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Une ressource sous pression
Le Québec a longtemps semblé à l’abri des enjeux de disponibilité de l’eau. Avec ses milliers de lacs, ses vastes réseaux hydrographiques et d’importantes réserves d’eau souterraine, notre territoire bénéficie d’un patrimoine hydrique exceptionnel. Malgré tout, la disponibilité de l’eau est sous pression.
Dans son résumé des connaissances sur la disponibilité de l’eau, Ouranos rappelle que :
« même si le Québec est doté de ressources en eau importantes, certains territoires peuvent être confrontés à un enjeu de disponibilité de l’eau, sur de plus ou moins longues périodes au cours de l’année ».
Cet enjeu sera accentué par les changements climatiques, qui modifieront les patrons et les quantités de précipitations.
Le gouvernement du Québec arrive à une conclusion similaire dans l’édition 2025 de son Rapport sur l’état des ressources en eau et des écosystèmes aquatiques. Ce rapport insiste également sur la nécessité de « gérer les ressources en eau en fonction de leur disponibilité pour favoriser un partage équitable, efficace et durable de l’eau ». Cette préoccupation est telle que le ministère poursuivrait actuellement des travaux afin de développer de nouveaux indicateurs permettant de mieux suivre l’évolution de la disponibilité de la ressource à l’échelle du territoire québécois.
Les manifestations concrètes de cette pression croissante sont déjà visibles. Au cours des dernières années, les médias ont rapporté plusieurs épisodes de sécheresse ou de pénurie touchant différentes régions du Québec. Ces dernières ont touché tant le secteur agricole que les municipalités, lesquelles font, au surplus, face à un important déficit d’entretien des infrastructures de gestion de l’eau. Devant de telles situations, un organisme de bassin versant a même sollicité la tenue de travaux du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) sur la pénurie d’eau.
À l’échelle internationale, les exemples ne manquent pas non plus. L’assèchement récent du Danube, qui a forcé certains gouvernements à appeler les entreprises et citoyens à réduire leur consommation d’eau et d’énergie, illustre les conséquences économiques qu’une baisse importante de la disponibilité de l’eau peut engendrer. Enfin, la convoitise assumée du président américain pour l’eau canadienne rappelle que l’eau constitue une ressource stratégique d’un point de vue économique et géopolitique.
Pour les entreprises québécoises, ces tendances ne sont pas sans conséquence. Selon le Rapport sur l’état des ressources en eau et des écosystèmes aquatiques, le secteur industriel représenterait 31 % du volume total d’eau prélevé et déclaré. L’industrie demeure un utilisateur important de la ressource, ce qui la rend sensible aux enjeux liés à sa disponibilité, à sa qualité et à son coût.
Le secteur industriel doit aussi composer avec une concurrence croissante pour les autres usages de l’eau, notamment municipaux et agricoles. Une concurrence se dessine également avec les centres de données nécessaires au déploiement de l’IA. Une pétition à l’Assemblée nationale a d’ailleurs circulé en 2026 pour assurer la « divulgation publique de la consommation d’eau des centres de données IA présents au Québec » et que « toute politique de gestion de l’eau tienne pleinement compte de l’impact de ces usages technologiques avant d’imposer de nouvelles mesures aux citoyens ».
Dans un contexte où les épisodes de faible disponibilité risquent de se multiplier, les arbitrages entre les usages pourraient devenir plus fréquents. Pour les entreprises, cela pourrait générer des risques liés à la continuité des opérations, aux coûts d’exploitation, à l’acceptabilité sociale de certains projets et, ultimement, à leur compétitivité.
Des signaux politiques et réglementaires clairs
Dans un billet de 2023, le CPEQ soulignait l’attention grandissante portée à la question de l’eau par les gouvernements et particulièrement par le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP). Depuis, plusieurs initiatives confirment cette tendance.
Plan national de l’eau
Le signal politique le plus fort est sans doute venu du dévoilement, en 2024, du Plan national de l’eau, accompagné d’un investissement de 500 millions de dollars. Cette initiative gouvernementale vise notamment à mieux protéger les ressources hydriques du Québec, à améliorer la gouvernance de l’eau et à renforcer la résilience des collectivités face aux changements climatiques.
Au-delà de la protection des écosystèmes aquatiques, le Plan national de l’eau s’intéresse également à l’utilisation durable de la ressource. On y retrouve notamment des investissements de 15 millions de dollars pour aider le secteur des pâtes et papiers à réduire sa consommation d’eau par l’amélioration des procédés, ainsi que de 2 millions de dollars pour assurer une gestion durable de l’eau dans le secteur de la transformation alimentaire.
Conciliation et hiérarchisation des usages
L’attention portée à la conciliation des usages de l’eau constitue un autre signal important pour les entreprises.
Avec l’adoption du projet de loi 85 en avril 2025, le gouvernement a notamment modifié l’article 31.76 de la Loi sur la qualité de l’environnement afin d’introduire une hiérarchisation plus explicite de certains usages de l’eau lors de l’exercice du pouvoir d’autorisation du MELCCFP. Dans cette logique, les usages liés à l’agriculture et à l’aquaculture ont été clairement priorisés par rapport aux usages industriels, notamment.
Dans la même veine, le MELCCFP a lancé, en novembre 2025, un projet pilote de « gestion active des prélèvements d’eau » dans le Centre-du-Québec, qui viserait à ajuster les prélèvements d’eau en fonction de la disponibilité de la ressource. Cela permettrait d’aller jusqu’à demander des réductions ou des suspensions temporaires des prélèvements dans les cas le plus critiques.
Tarification de l’eau et financement
L’encadrement de l’eau passe également par des instruments économiques de plus en plus contraignants.
Pour les entreprises, l’évolution la plus significative à ce sujet réside dans l’augmentation des redevances pour l’utilisation de l’eau en 2024. Pendant plusieurs années, ces redevances représentaient des montants relativement modestes pour la majorité des organisations. Or, les récentes modifications tarifaires ont considérablement accru leur importance financière.
À ce sujet, les données du gouvernement du Québec indiquent que les revenus tirés des redevances sur l’utilisation de l’eau seraient passés de moins de 3 millions de dollars annuellement de 2021 à 2023 à près de 30 millions de dollars en 2024. Conformément aux dispositions du projet de loi 20 adopté en 2023, ces sommes alimentent le nouveau Fonds bleu, qui soutient des initiatives favorisant notamment la protection de l’eau et l’amélioration de la gestion de la ressource.
Notons par ailleurs que l’augmentation de la redevance s’ajoute à d’autres tarifications liées à l’eau, notamment au niveau municipal. Par exemple, la Ville de Montréal impose une tarification variable en fonction du volume d’eau consommée par les immeubles qui sont en partie ou en totalité destinés à un usage non résidentiel.
Modernisation du cadre de déclaration des prélèvements d’eau
Les attentes réglementaires ne se limitent toutefois pas aux coûts associés à l’utilisation de l’eau. Elles concernent également une meilleure connaissance des prélèvements effectués par les différents utilisateurs.
C’est dans cette perspective que des modifications au Règlement sur la déclaration des prélèvements d’eau (RDPE) sont entrées en vigueur en 2024 et 2025 notamment pour abaisser le seuil de déclaration des prélèvements de 75 000 litres par jour à 50 000 litres par jour ainsi que pour accorder un caractère public aux données relatives aux volumes d’eau déclarés.
Qualité de l’eau
Au-delà de la disponibilité de l’eau qui fait parfois les manchettes, la qualité de l’eau occupe également une place importante dans les priorités gouvernementales.
Par exemple, la modernisation de l’encadrement environnemental du secteur agricole, adoptée en juillet 2026 avec une entrée en vigueur progressive, a notamment pour objectif d'améliorer la santé des cours d’eau en milieu agricole.
En outre, parmi les enjeux émergents figure notamment la présence de substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (PFAS), souvent qualifiées de « contaminants éternels ». L’omnibus réglementaire sur l’eau de 2026 a d’ailleurs prévu un suivi de ces substances dans le lixiviat des lieux d’enfouissement technique.
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Il découle de ce qui précède que les contraintes réglementaires liées à la disponibilité de la ressource en eau se resserrent, notamment en ce qui concerne la conciliation et la hiérarchisation des usages, la tarification de l’utilisation, mais aussi la déclaration des prélèvements. Des aides ciblées dans certains secteurs devraient toutefois atténuer les impacts pour les entreprises qui en bénéficient.
Des attentes croissantes de la part des investisseurs
Au fur et à mesure que les effets des changements climatiques se font sentir, que les pressions sur la ressource augmentent et que les attentes réglementaires se renforcent, les investisseurs et les institutions financières accordent une attention croissante aux risques et aux opportunités associés à l’eau. Par exemple, en date de 2024, la Valuing Water Finance Initiative regroupait 101 investisseurs représentant 17,4 billions de dollars d’actifs sous gestion qui s’engagent à pousser les entreprises à gérer leurs risques liés à l’eau.
Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large de la divulgation des impacts des risques et opportunités liés à la durabilité qui peuvent entraîner des conséquences sur la performance financière des entreprises, y compris les risques et opportunités en lien avec le climat et la nature.
À ce sujet, la norme IFRS S1 de l’International Sustainability Standards Board (ISSB) exige que les entreprises divulguent les risques et opportunités liés à la durabilité lorsque ceux-ci sont susceptibles d’avoir une incidence sur leur performance financière. Pour plusieurs secteurs, les enjeux liés à l’eau peuvent répondre à ce critère de matérialité financière, qu’il s’agisse de risques d’approvisionnement, de hausse des coûts, de nouvelles contraintes réglementaires ou de conflits d’usage. Des opportunités peuvent également être significatives, par exemple pour les entreprises qui offrent des solutions visant à réduire la consommation d’eau.
Parallèlement, les travaux de l’ISSB sur les divulgations liées à la nature s’appuient largement sur les recommandations de la Taskforce on Nature-related Financial Disclosures (TNFD). Ces dernières accordent une place importante à l’eau à travers des guides sectoriels qui indiquent de quelle manière les entreprises peuvent être dépendantes des ressources en eau ou avoir des impacts sur celle-ci.
Autrement dit, l’eau n’est plus seulement un enjeu opérationnel ou réglementaire. Elle devient également un enjeu de gestion des risques et des opportunités à divulguer auprès des investisseurs.
Solutions et points de vigilance pour les entreprises
Face à une ressource en eau de plus en plus sollicitée et à l'évolution rapide des attentes réglementaires, sociétales et financières, les entreprises ont tout intérêt à adopter une approche proactive.
D'abord, il demeure essentiel de suivre l'évolution des connaissances sur l'état de la ressource. Des outils comme l'Atlas de l'eau du Québec, mis à jour deux fois par année, permettent aux entreprises de mieux comprendre les réalités hydriques propres à leur territoire et d'intégrer ces considérations dans leur planification.
Les organisations gagneraient également à mettre en place, dès maintenant, des pratiques favorisant une utilisation efficace et durable de l'eau. Plusieurs cadres de référence et programmes volontaires peuvent soutenir cette démarche. Par exemple, les systèmes de management environnemental fondés sur la norme ISO 14001 peuvent intégrer des objectifs et mécanismes de gestion liés à la consommation d'eau. Notons également que le Science-based Targets Network propose un cadre pour établir et divulguer des cibles liées notamment à l’eau douce.
Le CPEQ s’intéressera d’ailleurs à ce type d’outil dans la prochaine année.
Enfin, dans un contexte d’évolution rapide des politiques publiques, les entreprises ont intérêt à suivre de près les développements susceptibles d’influencer leurs décisions d’affaires. Cette veille s’inscrit justement au cœur de la mission du CPEQ!
| Me Olivier Dulude |
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Vice-président, Concertation et relations gouvernementales |
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